Des bateaux-pompes et des tuyaux

Olivier GABRIEL - Mai 2011

Le Lacydon des marins-pompiers de Marseille
en action lors de l'Incendie de l'Olympic Honour
1966©BMPM

La partie la plus visible d'un bateau-pompe est probablement son ensemble de lances canons, ou lances Monitor, positionnées sur le pont, sur le poste de pilotage ou encore au sommet d'une tourelle. Ces puissants agrès lui permettent d'attaquer à distance un feu de navire ou encore un feu déclaré à terre en se rapprochant du rivage. Pourtant, au cours de son histoire, le bateau-pompe s'est aussi illustré dans d'autres occasions et en particulier lors de soutien aux forces terrestres. Armé de puissantes pompes animées par des non moins puissants moteurs de propulsion, il est la plupart du temps équipé d'un ou plusieurs collecteurs de refoulement lui permettant d'alimenter des lignes de tuyaux qui seront utilisées par les pompiers terrestres.

D'ailleurs le premier "bateau-pompe" de l'histoire américaine, une embarcation sur laquelle les pompiers de New York avaeint installé vers 1804 une pompe à bras de type "moulin à café", a sans doute été utilisé, le plus souvent, en assistance des forces terrestres. Halé par les pompiers depuis la terre jusqu'à un rivage à proximité du sinistre où il était amarré, il pouvait alors aspirer l'eau du fleuve Hudson vers les établissements de tuyaux.

Un dévidoir automobile américain équipé de plusieurs portable
hydrants
(pièces de jonction en jaune à l'arrière) - ©Malingering

En 1906, à San Francisco, de violents incendies se sont déclarés après le tremblement de terre. Les pompiers de la ville, ne disposant pas de bateaux-pompes mais aidés de deux remorqueurs équipés de pompes à incendie, ont dû faire face à un cruel manque d'eau, les canalisations du réseau général ayant été détruites par le séisme. La leçon sera retenue et trois ans plus tard deux bateaux-pompes, le Dennis T.Sullivan et le Davis Scannel, sont mis en service et une de leurs missions principales sera l'alimentation en eau des pompiers en cas de séisme.

L'étude de ce séisme par les pompiers de San Francisco, au début des années 1980, les a conduits à concevoir un scénario d'alimentation en eau en cas de rupture du réseau. Au départ de la chaine un bateau-pompe, le Phoenix, utilisé comme station de pompage et qui alimente un "portable hydrant" ou poteau à incendie portable, en fait une pièce de jonction alimentée par des tuyaux de 5 pouces (127 mm). Plusieurs de ces hydrants (de trois à cinq) sont portés par les dévidoirs automobiles chargés de les mettre en oeuvre. Des engins-pompes peuvent s'intercaler en relais et relever la pression. C'est exactement ce scénario qui sauvera la Marina de Loma Pietra lors du séisme de 1989.

Citons encore le cas des pompiers de Los Angeles qui accompagnaient l'action de leur bateau-pompe Los Angeles City N°2 de celle d'un dévidoir automobile (un hose wagon selon la terminologie américaine) sur un magnifique châssis Mack de 1925. Ce dernier, stationné à proximité du bateau-pompe, avait été baptisé pour l'occasion boat tender 2.

Super Pumper & Super Tender de New York
Document : Mechanical Engineering Magazine, Nov 1965

En avril 1963 sur l'Ile de Staten à New York un violent incendie détruisit une grande partie des habitations et des bâtiments. Plus de 200 véhicules sont alors partis en fumée. Le manque d'eau, consécutif à une période de sécheresse, avait considérablement compliqué la tâche des pompiers new yorkais. Deux ans plus tard ces mêmes pompiers mettaient en place le concept de Super Pumper. Un châssis Mack tractait une semi-remorque portant un moteur Napier et animant une pompe Delaval d'un débit de...33 000 litres d'eau à une pression de 24 bar ! Un second châssis de même type tractait, lui, une semi-remorque dévidoir et un canon à eau analogue à ceux portés par les bateaux-pompes. D'aucuns d'ailleurs n'hésiteront pas à baptiser ce système de "land fireboat", c'est à dire de "bateau-pompe terrestre". Peut être aussi parce que le concepteur en avait été William Francis Gibbs, architecte naval, qui avait dessiné, dans les années 1930, les plans du fameux bateau-pompe new yorkais Firefighter. Le Super Pumper ne pouvait donner sa pleine puissance qu'associé à un bateau-pompe et c'est ainsi que différents sites d'accostage avaient été présélectionnés et répertoriés de manière à ce que les bateaux-pompes puissant approcher le rivage et par là alimenter cet incroyable engin-pompe terrestre.

L'incendie des Nouvelles Galeries
à Marseille en octobre 1938 - Photo : L'illustration

En France aussi les bateaux-pompes se sont faits remarquer par leurs actions en assistance des forces terrestres. Ainsi en 1938 lors de l'incendie du magasin Les Nouvelles Galeries les sapeurs-pompiers marseillais (le Bataillon de marins-pompiers ne prendra ses fonctions qu'en 1939) ont eux aussi dû faire face à un manque d'eau. Des historiens évoquent la possibilité d’une coupure d’eau volontaire par le service des eaux. En effet ce dernier, qui n’aurait pas été informé de l’incendie et notant une forte demande en eau due à l’action des pompiers, aurait cru à une fuite accidentelle et aurait tout simplement fermé les vannes de départ du réseau ! Le bateau-pompe marseillais, l'Alerte, se présente dans le Vieux Port au bas de la Canebière moins de 40 minutes après avoir été activé. Il développera cinq lignes d’eau, dont la pression sera relevée par des autopompes et motopompes, jusqu’au sinistre situé 600 mètres plus loin. Sept grosses lances salvatrices pourront ainsi être établies.

Même chose à Paris où l'appel aux bateaux-pompes déclenchait l'intervention des grandes puissances "terrestres". Le Lutèce, mis en service en 1937, était accompagné de l'ensemble de grande puissance (EGP) de la caserne Malar. L'Ile-Saint-Louis, mis en service en 1960, était accompagné du dévidoir de grande puissance, basé à la caserne Colombiers, puis plus tard par la grande puissance dévidoir de la caserne Malar (GPD 2). Le bateau-pompe, équipé d'orifices de refoulements de 150 mm pouvait alors servir de station de pompage.

Aujourd'hui l'évolution des risques fait que les puissants bateaux-pompes ont cédé ou cèdent leur place à des embarcations plus petites, plus polyvalentes mais avec une hydraulique incendie évidemment moins puissante. Mais la leçon a été retenue par plusieurs pays, en particulier ceux qui ont connu de grands sinistres. New York , Chicago... ont investi des dernières années dans des navires aussi puissants que modernes. A new York, où la tradition presque toujours respectée veut que l'on baptise un bateau-pompe du nom d'un maire de la ville, l'un d'entre-eux a été baptisé 343 qui est le nombre de pompiers tués lors de l'attentat du 11 septembre 2001. Attentat au cours duquel les bateaux-pompes se sont particulièrement distingués.

En France on a fait le choix de mettre en service des barges incendie qui tiennent plus d'énormes stations de pompage flottantes que de navires anti-incendie. Elles ne sont d'ailleurs pas autopropulsées.

La barge d'intervention de rade de Toulon
2011©Mickaël MONTOIS

C'est le cas par exemple à Toulon où la barge d'intervention de rade (BIR), armée par la compagnie de marins-pompiers, est destinée à assurer un soutien hydraulique en cas de sinistres au sein des dépôts militaires d'hydrocarbures. Sa capacité hydraulique est de 1200 m3/heure à 14 bar ! Elle est capable d'alimenter 12 lignes de tuyaux de 110 mm et peut alimenter de ce fait des canons à eau ou à mousse terrestres. Au cours de manoeuvres en décembre 2010 (une simulation incendie dans le dépôt pétrolier de Missiessy) on a pu voir aux côtés de la barge la cellule dévidoir de grande puissance des marins-pompiers de Toulon.

Les sapeurs-pompiers de Lorient ont fait le même choix avec la barge baptisée Lestr-an-Tan et qui offre une puissance hydraulique de près de 2400 m3/heure, 12 refoulements de 150 mm de diamètre et 20 de 110 mm !

Des bateaux-pompes et des tuyaux... On le voit, l'histoire n'est donc pas terminée.